Le manteau de l'oubli (8)
En cette fin de journée Nathalie sort d'un long bain, elle était très tendue aujourd'hui. L'eau chaude et les huiles essentielles ont un peu calmé ses douleurs. Elle s'enroule d'un grand drap de coton blanc bien chaud, il y a beaucoup de buée sur le miroir. De sa main droite elle essuie la vapeur. Elle se regarde. Qui est-elle vraiment ? C'est une jeune femme aux yeux cernés, très pâle avec le visage du désespoir. Elle est vivante mais c'est comme si elle était morte en quelque sorte. Elle reste interdite à ses propres souvenirs et pourtant elle se rappelle de tout après l'accident.
Elle entend les pas des médecins, des infirmières, leurs voix, elle ressent la douleur après ses opérations ou le soulagement lors des soins. Elle se souvient de l'attention de Frédéric, son mari, de la gentillesse de ses beaux-parents, de la visite de Baptiste, son fils, des rares visites de ses deux frères, de celles beaucoup plus nombreuses de ses collègues. Elle se revoit lors de ses premières victoires, ses premiers mots, ses premiers pas, ses échecs, ses reculs, ses doutes, ses peurs mais rien avant ou si peu avant l'accident.
Elle se met à trembler et si jamais la mémoire ne lui revenait pas, si elle restait cette éternelle morte vivante. Il faudrait bien qu'elle survive, qu'elle accepte cette réalité. Elle ne peut plus être pompier actif, son uniforme est là dans le placard, il est comme elle, non habité, il ne partira plus grimper de balcon à balcon, il ne portera plus trente cinq kilos d'équipement, il ne soulèvera plus un corps et il ne traversa plus des pièces enfumées. Que va-t-elle devenir ? Et ses frères qui désirent la voir pour la vente de la maison de leurs parents. Pourquoi maintenant et pas avant ? Et pourquoi sont-ils si lointains avec elle ? Se seraient-ils disputés avant l'accident ? Et la dame si souvent à ses côtés à son mariage, à la maternité, en vacances, qui est-elle vraiment ? Sur les photographies, dans les films, elles ont l'air si complices, pourquoi cette personne n'est-elle pas auprès d'elle maintenant ? Quand elle pose la question à son mari ou à une amie, elle voit bien qu'ils sont plus qu'embarrassés, pourquoi ? Et Frédéric, comment lui faire comprendre lorsqu'il veut la prendre dans ses bras qu'elle ne ressent rien, si ce n'est que de la reconnaissance. Son corps est comme engourdi. Comment retrouver le chemin de tout cet amour perdu. Va-t-elle y arriver ?
Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi vit-il une si grande épreuve ? Elle sent qu'on lui cache des choses, elle en est certaine, mais elle est face à un puzzle complètement retourné, elle n'arrive encore pas à comprendre comment elle va pouvoir l'assembler. Affreusement lasse, des larmes coulent sur ses joues et sa gorge se serre.
En cette veille de Noël, la neige frappe délicieusement aux fenêtres, elle a déjà recouvert les chemins et les routes d'une fine pellicule, la ville semble recouverte d'un blanc manteau, les guirlandes bourgeonnent un peu partout, les gens sourient, les petits et les grands s'émerveillent devant les vitrines. Tout est prêt ou presque pour le réveillon. Baptiste est avec Frédéric et leurs grands-parents paternels pour les derniers achats de Noël, tout est calme, le sapin brille de tous ses feux, il n'attend plus que le passage du père Noël. Nathalie veut se prouver qu'elle est capable de recevoir sa belle famille, une grosse salade verte gorgée de fraîcheur s'offre généreusement, la dinde dore doucement au four. Elle entreprend d'éplucher les pommes de terre. Au bout de cinq minutes à peine, elle se coupe l'annulaire gauche, du sang se répand sur la table, elle ne bouge pas. Elle est pétrifiée, son sang et le temps s'écoulent. Elle reste là, elle ne ressent aucune douleur de son doigt mais c'est un cataclysme dans son cœur. Elle est déchiquetée comme si elle venait de sauter sur une mine. Son corps est en l'air, il vole et quand elle réalise, elle tombe par terre. Elle hurle une suite de cris terrifiants, rauques comme un animal pris au piège se sachant près de la mort.
Elle est loin dans un vide sidéral, un puits rempli d'eau dans lequel elle se noie, elle manque d'air comme si quelqu'un l'avait enfermée dans un caisson hyperbare sans oxygène. Elle vit une descente aux enfers.
A suivre...
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Nuitarius dit | Va-t-elle réussir à sortir de ce terrible enfermement et recouvrer enfin la mémoire ? On sent particulièrement sa solitude, son désarroi, encore bravo ! |
Mandy dit | Coucou, |






