Opus LXXVIII Le casque
En ce matin pluvieux d’hiver, laissez vous transporter dans un lieu magique où la vie des travailleurs est soigneusement contrôlée. Jugez en par vous-même.
Imaginez votre œil se baladant seul dans une usine au doux nom de « RD 2 » et laissez vous allez.
Vous êtes dans une usine toute blanche du mur au plafond en passant par le sol, les ouvriers eux aussi sont vêtus de blanc de la tête au pied.
A sept heures pile, ils sont tous là, prêts. Ils ont auparavant fait la queue pour pointer.
Ils prennent alors leur casque audio et d’un même geste, tel un corps de ballet bien entraîné, ils se rendent à leur place. Vous me direz où est le mal ?
Peut-être ce casque est-il là pour les protéger d’un accident éventuel ? Pas du tout.
Sitôt branché et mis sur leurs oreilles, ce casque joue « les mouchards », il est le meilleur ami du patron.
Si l’ouvrier ou l’ouvrière à titre exceptionnel avait une minute ou deux de retards, ce sera une pénalité sur son salaire, moins d’un quart d’heure. Si il y avait récidive, l’individu serait appelé au bureau du chef et sévèrement réprimandé voire renvoyé.
La fonction même du casque a été détournée.
En principe, il était là pour améliorer le travail de chacun.
De fait c’est tout le contraire.
Avant l’ouvrier allait chercher les colis et notait manuellement les numéros de la commande sur un bloc de papier. Puis il se rendait à l’entrepôt et prenait le paquet pour le mettre sur des palettes. Il pouvait s'organiser en fonction de la taille du paquet, les palettes étaient ainsi stables et bien contrôlées, puis elles partaient dans toute la France pour différents magasins.
Maintenant tout passe par le casque.
Le subordonné doit dire au casque le numéro par exemple « X8765 » mais si par hasard ce jour là il est enrhumé, le casque ne comprendra pas bien ce qu’il dira, aussi lui faudra-t-il répéter au temps de fois que le casque n’aura pas compris le numéro. Et, surtout si le casque comprend mal le numéro, le colis qui sera envoyé dans la palette ne sera pas le bon, mais peu importe puisque le casque dirige tout et contrôle tout.
Il n'y a plus aucun moyen pour l'employé de corriger les erreurs, les magasins recevront les mauvais paquets.
Un autre exemple, si par infortune, il y avait du bruit dans l’atelier. Ils sont une bonne vingtaine, son casque lui dirait « bruit non autorisé, incompréhension du système, attention aux erreurs ».
Ou bien par exemple si un travailleur avait un besoin urgent de se rendre aux toilettes, le casque lui dirait ceci. « Hors du temps de pause réglementaire vous n’avez pas à vous rendre aux toilettes, c'est un rappel, le casque est là pour vous faire avancer dans votre travail ».
Ce casque en fait est bien plus qu’un casque, il sait tout ce que fait l’ouvrier, si il parle, si il s’arrête un instant. Il est muni d’une petite caméra sonore. L’ouvrier n’est en ce lieu « qu’un outil » pour améliorer la compétitivité de l’entreprise dans le monde ».
Peu importe sa santé, son sexe, son âge, ses états d’âmes. Une femme de soixante ans peut avoir à porter un colis de plusieurs kilos. Avant entre ouvriers, ils auraient pu s'aider, maintenant ce n'est plus possible.
C'est du chacun pour soi. L'entreprise ne sait qu'une chose. Rien n’est plus précieux que le rendement, les chiffres, les courbes, les statistiques, les bénéfices...
Lorsque l’employé s’adresse à son casque pour réclamer
son droit à la pause, il est également prié de bien articuler,
de ne pas avoir d’accent étranger sinon il n'a pas droit à sa pause du matin ou de l'après-midi. "Incompréhensible, reformulez, incompréhensible."
Imaginez, comme ils doivent être heureux ces ouvriers d’être ainsi attachés, prisonniers de ce casque durant huit heures par jour. Notez toutefois la pause pour le repas de midi. Même repas pour tous, "sans casque" mais en bruit de fond une sono digne d’un home cinéma d'un milliardaire qui diffuse sans arrêt cette information :
« Vous êtes les meilleurs ouvriers de France grâce à votre casque, nous avons atteint les objectifs, mais soyez toujours plus performants, ne vous relâchez pas sinon les chiffres tomberaient et nous ne serions plus les meilleurs ! ».
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Lô dit | Si ce n'est pas du conditionnement... Parfois je songe que plus ça va et plus la société actuelle se dirige vers des choses de ce genre là... |
Nuitarius dit | Big Brother is watching you! |
MCM dit | J'espère que cette nouvelle sort seulement de ton imagination. |
franck dit | On dirait uen entreprise du futur; et pourtant quelle triste réalité. |
hauteclaire dit | Bonjour Louise, |
loulou dit | J'ai bien peur qu'on ne se dirige vers ce genre de sociétés, |







