Opus XCIII L'aînée ! (fin) 2
Ma marmaille devait se débrouiller vite
et bien. J’étais comme toutes les petites filles de mon village, j’allais à l’école, mais moi en plus je devais jongler entre mes devoirs et mon devoir envers eux,
ce qui ne fut pas simple tous les jours, heureusement j’avais des facilités. Mais
à peine le certificat en poche, je me suis trouvée dans
« l’obligation » de rester à la maison. J'avais pourtant parfois envie de connaître autre chose mais en
même temps j’aimais tellement ma mère, et, d’ailleurs mon père n’aurait admis
aucune discussion à ce sujet.
Ma tante avait changé d’étage depuis plusieurs années, c’était elle qui était montée dans le petit appartement du début du mariage de mes parents. Devant l’expansion de la famille, elle comprit vite que sa maison était devenue la nôtre. Je dois dire que nous lui devons beaucoup, elle aidait maman de son mieux, et, elle tint avec papa l’épicerie et le bar jusqu’à un âge très avancé, elle mourut entourée de tous à l’âge de quatre vingt dix ans. Mais malgré sa générosité, il fallait admettre que nous vivions chichement. En bas, il y avait certes une grande cuisine, et trois chambres mais pour nous tous, c’était plutôt petit. Dans la chambre des grands nous dormions à cinq, garçons et filles mélangés, dans la chambre des moyens, ils était cinq aussi, et les quatre plus petits étaient avec nos parents.
Du plus loin qu’il m’en souvienne, je pensais toujours à ma mère, à ce qu’elle devait faire à la maison, j’étais tout le temps avec elle. Je ne jouais pas souvent, un peu dans la cour de récréation, je lisais encore moins. Je songeais aux courses, au ménage, à la préparation des repas, au repassage, à la toilette des enfants. Jamais je ne me suis vue une enfant, une petite fille insouciante et libre.
J’étais sans cesse sur le qui vive, prête de jour comme de nuit en cas de fièvre, de boutons, de rougeurs ou de vomissements. Maman faisait tout ce qu’elle pouvait, elle n’arrêtait jamais même au retour de la maternité. Sitôt le nouveau bébé couché dans son berceau, sitôt je la revoyais derrière l’évier de la cuisine à préparer le repas ou elle partait au lavoir dans la cour pour nettoyer nos vêtements.
Maman était pour moi « une entité » qui du matin au soir s’activait, torchon à la main, tablier sur elle, qui était soit avec un balai, avec du savon, avec un fer à repasser ou un thermomètre à la main. Je ne la voyais jamais sans rien faire, tout juste restait-elle en place à l’église le dimanche matin. C'était une petite femme brune, un peu ronde, elle portait toujours le même chignon serré, le même manteau qui suivant son état fermait ou pas. Son seul luxe, des gants quelque soit les saisons, elle disait :
« Je ne veux pas que le Bon Dieu voit mes mains. »
En ce qui me concerne, le seul avantage que je perçus d’être l’aînée était dans le fait d’être habillée par maman de neuf. J’étais son mannequin, elle cousait tout à partir de moi, et, accommodait les vêtements ainsi fait à chacune de mes sœurs. Mon frère Julien, l’aîné des garçons eut le même rôle en ce qui concerne l’habillement, mais en aucun cas il n’eut les mêmes attributions au niveau des tâches dans la maison.
Longtemps, je me suis demandée pourquoi j’étais née « fille », pendant des années secrètement j’en voulus à mon frère d’être un garçon. Mon père parlait sans cesse de lui, et, rarement de moi. Il lui disait toujours :
« Tu es mon aîné, mon grand. »
Non, c’était moi son aîné !
Mon père travaillait beaucoup, il tenait l’épicerie qu’il avait fait agrandir et puis le bar qui peu à peu s’était transformé en restaurant. Mes sœurs Jeannine et Gabrielle travaillèrent rapidement avec mon père ainsi que mon frère Arnaud. Chacun trouva une place au fur et à mesure qu’il grandissait. Papa n’était pas du genre à laisser ses enfants sans rien faire. Moi, je ne mis jamais les pieds ni à l’épicerie, ni au restaurant, j’étais destinée à la maison, ce qui me convenait très bien, je ne voulais en aucun cas quitter ma mère.
Jusqu’à mes trente et un ans, je restais auprès d'elle, petit à petit les enfants quittèrent la maison. Ils partirent à la ville voisine pour trouver du travail sauf André et Alexandre qui restèrent avec mon père. Plusieurs de mes sœurs se marièrent très jeunes avec l’accord de nos parents et fondèrent leur foyer, mes frères, eux attendirent un peu…
Trois d’entre eux partirent à la guerre d'Algérie. La chance fut avec nous, ils revinrent tous avec des blessures plus ou moins graves mais vivants. Puis ils se marièrent aussi. Sur les quatorze enfants, nous sommes seulement deux à ne s’être jamais mariés, moi, l’aînée, et, Dominique mon dernier petit frère qui lui est devenu prêtre.
Je suis secrétaire de la mairie de mon village depuis plus de trente six ans, je suis restée vieille fille, peut-être ne voulais-je pas reproduire la vie de ma mère ? Ou avais-je tout donné ? Je n’ai pas de réponse. Je n’habite pas très loin de sa maison, je vais la voir régulièrement.
Papa est décédé d’une mort subite alors qu’il servait des clients, maintenant c’est mon frère André qui a repris « le flambeau » avec sa femme et ses enfants. Maman, qui est toujours chez elle goutte depuis quelques années à la douceur des journées. Elle lit beaucoup, elle tricote pour toute sa famille et vous pouvez me croire, elle a du travail. Elle est grand-mère de quarante petits-enfants et de huit arrières petits-enfants et la liste est loin d'être terminée...
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MCM dit | J'ai adoré cette histoire, j'ai retrouvé quelques petites similitudes, étant l'ainée de 6 enfants. |
loulou dit | une tranche de vie toujours aussi réaliste!!! |
louise dit | Coucou ma Foise, |
hauteclaire dit | Bonjour Louise, |






