Opus XCIX La dame aux chats
Quand je suis arrivée, il y a quatre mois dans mon appartement aux
Charmilles dans le bâtiment A ce qui m’a le plus surprise c’est de n’avoir
vu que des personnes âgées qui logeaient là depuis plusieurs années déjà, et,
pourtant tous étaient comme mois en location. Aucun n’étant à la vente. En
fait, vingt ans, il n’y avait eu que deux nouveaux locataires. Les appartements
loués n’étant ni très grands, ni très confortables cela me parût un peu étrange
mais j’ai découvert le pourquoi avec le temps…
Au rez-de-chaussée vit Madame Rosa une espagnole immigrée en France depuis 1954, elle habite avec son fils qui est divorcé et qui a trois garçons. Elle a de quoi faire vous pouvez me croire. Souvent elle court après le petit dernier Miguel qui saute régulièrement par la fenêtre, elle l’appelle « son chat sauvage ». Souvent quand je la croise dans le hall, elle me dit avec son joli accent du sud.
« Je n’ai pas besoin de chat, moi, je ne suis pas comme celle du dessus, j’ai le mien et croyez-moi, c’est un sauvage, il a du sang épais dans les veines, il est vif mon petit-fils, il a de qui tenir, mon défunt mari était toréador, alors vous pensez ! »
Il y a au même étage un couple peu banal, en fait ils doivent s’aimer très fort pour se supporter car ils se disputent plusieurs fois par jours pour des riens, et ce tout le long de l’année. Les vacances et jours fériés compris.
Monsieur Paul, c’est son nom était avant d’avoir de l’arthrite aux mains, artiste peintre et Mademoiselle Verbar sa compagne a tout quitté pour lui en 1945 juste après la guerre. Elle est partie de son pays natal la suisse pour le suivre à Paris.
Ils n’ont pas eu d’enfants, ne se sont jamais mariés mais ne se sont jamais quittés non plus. Hier encore, c’était au sujet des gamelles des chats du bâtiment qu’ils se disputaient. L’un trouvant tout à fait normal que des gamelles gisent un peu partout sur la pelouse, et, l’autre trouvant que cela faisait mauvais effet. A eux seuls, ils peuvent remplacer une émission de variétés.
« Alors la vieille ! Toujours aussi folle avec tes chats, bientôt elle mettra des gamelles dans mon lit, Odette, tu verras ce que je te dis ! » Hurlait Monsieur Paul.
Ah ! Il y a aussi les Dubreuil, eux aussi sont intéressants par leurs côtés bizarroïdes, ils se sont retrouvés dans cet immeuble un peu par les hasards de la vie. Monsieur Dubreuil était comptable à la banque le crédit lyonnais. Autrefois, le couple vivait dans une magnifique maison au bord du lac mais un revers de fortune les obligea à s’installer depuis une vingtaine d’années dans le F2 du premier étage avec leur chat de collection.
Le bien nommé Moustache qui est le gagnant de tous les concours félins de la région, un mâle dans toute sa puissance. Pour son confort, ses maîtres dorment sur le canapé du salon, leur chat doit avoir comme avant sa pièce à vivre. Leur grande peur réside dans le fait qu’il côtoie par mégarde les chats de gouttière de la cour. Surtout pas de mésalliance. Leur fille vient de temps mais elle ne fait que passer, elle ne reste jamais dormir…
En face de chez moi, il y a un couple de perfectionnistes, tout doit être en ordre jusque sur les balcons. Rien ne doit dépasser, il n’y avait pas une heure que j’étais installée qu’ils venaient déjà me lire le règlement de l’immeuble. Ils font leurs courses au super marché tous les lundi, le frais tous les jeudis et chaque jour à 14 heures précises ils passent la porte du hall, bras dessus dessous.
Immanquablement monsieur Leblanc ou madame Leblanc se quittent quelques instants pour remettre les gamelles bien cachées sous les taillis, rien ne doit se voir. Ils « tolèrent » les chats de l’immeuble à condition que ceux-ci restent dans leur domaine réservé. Après avoir touché les ustensiles ils se lavent les mains avec une petite serviette citronnée et partent « en paix ». Pas un mot, pas un geste d’énervement, juste leurs regards qui se croisent. Depuis vingt ans déjà qu’ils se plaignent au syndic avec lettres recommandées mais comme rien ne bouge, ils rongent leurs freins…
Remarquez bien que depuis que madame veuve Duppuis est arrivée, ils ne lui parlent pas, c’est par elle que l’histoire des chats a commencé. Elle habite juste au-dessus d’eux, elle ne fait jamais de bruits, elle vit en robe de chambre rose ou bleue suivant les semaines, porte des bigoudis sous un filet vert sauf le dimanche ou elle revêt un tailleur marron cintré et un fier chignon pour se rendre à la messe.
Notez que tout ceci aurait pu être supportable si par un après-midi, dix jours exactement après son arrivée, elle ne s’était éprise d’un chat noir du quartier. De son balcon, elle eut un véritable coup de foudre pour un certain Gustave, un chat des plus ordinaires mais avec un de ses regards qui en dise long sur la misère des bêtes.
Oh ! Madame veuve Duppuis tenta bien de le garder chez elle mais à bout de forces, elle le descendit dans la cour. Gustave était le genre gamin de Paris, toujours à partir en vadrouille, pas du genre canapé-lit douillet devant la télévision. Il lui fallait de la souris, des mulots en plus des bons petits plats de sa toute nouvelle maîtresse. Mais ce qui devait arriver, arriva.
Le drôle savait se faire câlin, il ramena de ses sorties une bien jolie chatte toute blanche aux pattes fines, la belle et le clochard, vous devinez déjà la suite. Quelques temps plus tard la cour se parsema de petits félins affamés. Madame veuve Duppuis se mit alors à nourrir tout ce petit monde.
Et depuis cela continue, vous pouvez imaginer le nombre de chats qui sont passés entre ses mains, donc dans la cour. Certains ont été adoptés par des voisins, d’autres ont été tués par des voitures ou par des tracteurs, d’autres encore sont allés voir ailleurs si l’herbe étaient plus tendre, d’autres sont morts dès la naissance. Le panel de leurs malheurs est large. Mais qu’il vente, qu’il neige, ou par la canicule, madame veuve Duppuis est toujours présente, pas même un seul jour d’hospitalisation pour faire disparaître les chats. Du coup, tous les locataires sont attachés à cet endroit, ils ont tous leurs raisons pour rester, l’histoire de la dame aux chats les réunit bien plus qu’ils ne seraient le dire.
Cet article a été commenté 3 fois | Ajouter un commentaire | Revenir en haut | Aller en bas
MCM dit | Elle est bien jolie cette histoire Louise, un drôle de coquin ce Gustave! |
Nuitarius dit | Petite escapade nocturne dans le monde de Louise, et c'est toujours un plaisir ! |
hauteclaire dit | Une bien jolie "histoire naturelle" |






